Éduc'Pop à l'Odéon

L’Odéon occupé est aussi un lieu d’éducation populaire.

 

Par exemple, dimanche soir, nous avons eu droit à une petite conférence de Tangui Perron (auteur de L’écran rouge) sur " mouvement ouvrier et cinéma ". Nous étions une vingtaine installés dans l’escalier, avec des distances, comme il se doit. Nous avons installé un drap pour faire office d’écran et c’était parti pour une soirée riche d’enseignement !

Pourtant j’ai moi-même fait des études de cinéma, mais il faut bien se rendre à l’évidence que l’histoire de ce cinéma-là on ne l’apprend pas tellement à l’école…

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Voilà ce que j’ai appris.

Au départ, le cinéma c’était un peu truc de patron. Le 1er film de l’histoire du cinéma est d’ailleurs, pour les frères Lumière, une manière de démontrer la puissance de leur machine en filmant leurs ouvriers -surtout leurs ouvrières.

 

La plupart des thématiques abordées par les premiers films sont considérées comme débilitantes par le mouvement ouvrier. Nous sommes en plein développement des Bourses du Travail où les militants anarchistes et révolutionnaires prônent l’accès à la culture par les livres.

Au début du 20ème siècle, le cinéma est d’ailleurs utilisé contre le mouvement ouvrier, notamment lors des révoltes de viticulteurs où il est utilisé à des fins de reconnaissance des meneurs… déjà…

Mais des éducateurs sociaux, souvent soumis à idéologie dominante confondant tempérance et docilité, commencent à utiliser le cinéma pour lutter contre l’alcoolisme. C’est alors que des syndicalistes révolutionnaires, des anarchistes et des francs-maçons prennent conscience que le cinéma peut être un formidable outil de propagande et d’éducation et fondent la coopérative de production "Le cinéma du peuple".

Parlons un peu de syndicalisme…

À sa naissance, le syndicalisme s’implante d’abord dans les théâtres, parfois auprès des anciens marins devenus machinistes et parmi les musiciens - très nombreux à cette époque. C’est seulement dans les années 1930, au moment du Front Populaire, qu’il s’implante dans le cinéma.

Soirée du 21 mars 2021.

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Photo Grève de 1936. Occupation d’un studio. Un ouvrier brandit le journal de la SFIO, d’autres jouent aux dames ou aux échecs.

C’est la première occupation d’un lieu de travail. Les ouvriers décident ces occupations en réponse à la violence de la rue. En effet, à cette époque, c’est la droite qui tient la rue, y aller c’est risquer l’affrontement.

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Photo Ouvrières de la chimie dans le cinéma.

En 1921, il y a une scission entre la CGT, dominée par la SFIO, et la CGT-U dominée par les communistes et les anarcho-syndicalistes. (Les deux confédérations se réunifieront en 1936)

Dans le cinéma, les ouvriers sont rattachés à la Fédération de la Chimie, chapeautée par la CGT-U, alors que les syndicats de techniciens et d’artistes sont rattachés à la CGT en 1936.

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Photo manif. Dans cette manifestation il y a à la fois des drapeaux communistes et ceux de la SFIO.

Le syndicat des ouvriers du film (Syndicat Général des Travailleurs de l'Industrie du Film – SGTIF – créé en 1934) est donc plus révolutionnaire que les autres syndicats du cinéma. Et ça paye ! c’est ce syndicat qui obtiendra les 1ères conventions collectives de l’histoire.

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Photo Des femmes qui occupent leur lieu de travail.

Les femmes, bien qu’elles n’aient pas le droit de vote et pas beaucoup de droits civils, sont très actives dans les grèves, tout comme les travailleurs étrangers.

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Photo. 3ème en partant de la droite. Robert Jarville

Robert Jarville est quelqu’un de très important dans l’histoire du syndicalisme dans les métiers du cinéma. Un peu mondain, il a une grande admiration, comme beaucoup, pour le cinéma soviétique. Il vient au syndicalisme par antifascisme. Plus tard, il soutiendra un ambitieux projet de nationalisation du cinéma.

Film Grèves d’occupations – 1936. (https://www.cinearchives.org/recherche-avanc%C3%A9e-GR%C3%88VES-D%E2%80%99OCCUPATIONS-424-17-0-1.html)

Ce film est réalisé par des travailleurs du cinéma qui filment d'autres travailleurs. C'est la 1ère fois que le mouvement ouvrier se documente lui-même avec le cinéma.

Après les grèves de 1936, quasiment tous les ouvriers du film d’Île-de-France sont syndiqués au SGTIF. Le syndicat rejoint la Fédération du Spectacle en 1938, non sans mal, à cause de grosses divergences politiques… Par exemple le syndicat des réalisateurs qui était peu de temps auparavant très à droite avait intègré lui aussi à la Fédération…

Produire ses propres images, le vieux rêve de la CGT.

À ce moment-là, on a regardé un film sur les cheminots : Sur les routes d’acier – 1938. (https://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-SUR-LES-ROUTES-D-ACIER-494-50-0-1.html).

C’est un film qui n’est pas très revendicatif. Avec le Front Populaire, les cheminots ont obtenu la nationalisation du rail. Une très grande avancée qui perdurera jusqu’à il y a quelques années seulement. C’est pourquoi, les cheminots ne participent pas au mouvement de grève sous le Front populaire.

Le problème des films estampillés CGT, c’est la censure… Ce film sur les cheminots sera amputé de ses logos syndicaux lors de sa distribution par Gaumont.

Antisémitisme et cinéma…

Les militants de la Fédération du Spectacle se mettent au service d’autres Fédérations. Ces films sont réalisés par des grands noms du cinéma et de la musique.

Film de la Fédération du bâtiment. Les bâtisseurs de Jean Epstein – 1938. (https://www.cinearchives.org/recherche-avanc%C3%A9e-B%C3%82TISSEURS-_LES_-424-53-0-1.html)

Fait étonnant, dans le dos du réalisateur, l'équipe a tourné un autre film, beaucoup plus vindicatif sur les divisions du Front Populaire à propos de la Guerre d'Espagne : La relève - 1938 (https://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-REL%C3%88VE-_LA_-494-57-0-1.html).

Film de la Fédération des métallos Les Metallos - 1938. https://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-M%C3%89TALLOS-_LES_-494-54-0-1.html

Les questions internationales sont très présentes dans les grèves et les manifestations, notamment l’antifascisme et la Guerre d’Espagne. Dans les discours présents dans le film, ils parlent aussi de La Cagoule, une milice d’extrême droite qui organisait des attentats. On peut y voir plusieurs grands syndicalistes qui seront fusillés pendant la guerre, comme Pierre Sémart ou Jean-Pierre Timbaud qui criera " Vive le Parti Communiste Allemand ! " avant de mourir.

On voit dans ce film les ouvriers lever le poing. Tangui Perron nous apprend que le poing fermé est, au départ, un symbole antifasciste venu d’Allemagne !

En 1934, certains réalisateurs, comme une partie de la population, vont changer d’opinion d’un coup sur les manifestations fascistes. Comme Jean Renoir qui faisait partie du syndicat des réalisateurs (plutôt à droite donc). C’est grâce à son épouse, Marguerite Houllé Renoir, fille de prolétaires et très grande monteuse de cinéma, qu’il rejoint le Front Populaire.

Pour lutter contre l’antisémitisme et le fascisme, le Parti Communiste décide de reprendre le drapeau tricolore et La Marseillaise pour séduire la petite bourgeoisie. C’est l’échec des antifascistes allemands qui pousse les dirigeant Communistes à prendre cette décision. C’est un peu le thème du film La Marseillaise de Renoir.

Film – Extrait de La Marseillaise de Jean Renoir – 1938. (http://chomikuj.pl/Vrego/Classic+Film/Filmy+*5b+Original+*5d/1938/1938+-+La+Marseillaise+(Marsylianka),2648144372.avi(video))

Dans la Fédération du Spectacle, pendant la guerre, il y a un syndicat de musiciens qui est très anti-communiste. La plupart de ses militants vont d’ailleurs aller vers la collaboration. Alors qu’on retrouvera beaucoup d'ouvriers et de techniciens du film dans la résistance. Ce sont eux qui récupèreront la Fédération du Spectacle à la fin de la guerre.

La suite au prochain numéro…

Flô - occupante de l'Odéon